jacqueline devreux

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Visages et corps harets

Véronique Bergen


Face à la frontalité des portraits qui nous apostrophent, nous ne pouvons nous dérober, nous réfugier dans une distance qui nous tient à l’abri. Nous sommes happés. Aspirés par les sortilèges de l’enfance, de la mémoire personnelle et collective que Jacqueline Devreux décline au fil de dessins et de peintures de grand format. Interrogeant la multiplicité de l’identité, sa diffraction, ses mises en scène, l’artiste nous invite à un voyage intérieur, à une traversée des masques portée par des dérives psychiques, des glissements temporels.
Puisées dans des scènes désirantes, dans l’inconscient de l’artiste mais aussi dans l’inconscient collectif, les images délivrent un questionnement sur les états du corps, la représentation, le féminin, l’érotisme, la nudité, les limites du visible. Leur étoffe est celle de la viscéralité de pulsions traduites en formes soumises à un bougé. Flottement des autoportraits, des hétéroportraits, strates des glacis qui dissolvent les frontières entre passé et présent jusqu’à l’intrication quantique des dimensions de l’avant, du maintenant et de l’après… les compositions de Jacqueline Devreux mettent en place une réalité irréelle, frangée d’une aura onirique, sexuelle, à la lisière du spectral, qu’on pourrait appeler supraréalité. Faisant monter l’image jusqu’au cri, le visage jusqu’au sur-visage ou au non-visage, elle ne longe pas le visible mais y plonge en déconstruisant ses lois, en fécondant l’évidence de l’être, du donné par les vibrations de mondes enfouis, parallèles.

Sa quête tient à la fois du Petit Poucet cherchant à se trouver/se perdre, du Petit Chaperon rouge s’avançant vers le point où le « je » implose et d’Alice au pays des merveilles peignant comme on traverse le miroir.

Elle nous convie à ouvrir avec elle l’anti-boîte de Pandore de l’enfance, du fantasme, à souffler le temps des horloges par l’énergie du désir, à détrôner le principe de réalité par l’a-principe du plaisir. Au travers de ses mises et dé-mises en scène du féminin, l’espace de la toile est converti en une arène où affronter sa part de ténèbres, ses failles, ses doubles. La texture des tableaux est celle du rêve éveillé. On hasardera l’hypothèse d’une picturalité somnambule mais aussi ventriloque où l’esprit, le sens glisse dans les cônes d’ombre des corps, dans la déflagration du moi. L’impact physique, hypnotique des oeuvres provient de l’urgence qui sous-tend la démarche, de la radicalité de l’engagement d’un corps qui se cherche une topologie, une histoire à la croisée de Shéhérazade et de Carmen. Il y a du Carmen dans Jacqueline Devreux. C’est l’urgence du geste pictural qui nous brûle la vue. Jacqueline Devreux court derrière l’image, sœur d’une Atalante hantée par Barbe-Bleue comme en témoigne, entre autres, le dessin « The beast ».

Dans ces contes de la chair, de ses états-limites, qui jouent sur un réseau de références à l’histoire de l’art, au cinéma, les jeux sur la psyché passent par le miroir psyché qui fait frémir la volupté jusqu’au macabre. L’artiste mène la peinture, le dessin dans les parages de l’étrangeté, au point où ils dévoilent la part secrète de l’œil. La convocation des impossibles récits d’une dramaturgie, d’une mise en Cène du soi se prolonge dans un mouvement de soustraction, de rature, d’effacement. Tout repose sur l’alliance de la danse des formes et de leur dérobade. Loin de toute position démiurgique, créer tient pour Jacqueline Devreux de colin-maillard et du jeu de cache-cache. L’intense charge de présence que dégagent les portraits se double d’une dématérialisation de l’être. Dans le floutage, la dissipation du visage, l’évanescence du contour, une part tue, secrète monte à l’existence. La dévisagéification à laquelle Gilles Deleuze en appelle est ici opérante. Dissipé, tout en tremblé, le visage quitte ses coordonnées civiles, sociales, genrées et regagne sa préhistoire, son avant, ses puissances émancipées du système, de la Loi. Comme il y a des chats harets, il y a des visages harets. Des corps harets. Le visage n’est pas centrifugé, soumis à la catastrophe de l’effacement comme chez Francis Bacon : il rentre en lui-même, s’élide afin de libérer un autre régime du corps.

Les extrêmes nuances de la palette chromatique, la richesse de ses noirs, de ses gris, des glacis refusent tout figement, tout arrêt sur image. Pas plus que la vie ne peut être condensée en des plans fixes, en des coupes a-dynamiques, la peinture, le dessin ne peuvent stabiliser ce qui est mouvance, errance, passage. D’une extrême force expressive qui produit un effet de choc sur le spectateur, son travail dépasse l’espace de la figuration, transcende l’opposition entre figuration et abstraction : il creuse le figural, à savoir une figure spectrale, brumeuse, traversée de points, de lignes de fuite, de non-dits, soustraite à la représentation mimétique. Dans ce climat d’un réalisme magique habité par l’« inquiétante étrangeté », les doubles, les bribes du passé se soulèvent comme des voiles qui laissent toute sa part au mystère. Poétique de l’inachevé, du suspense, de la suspension. Et d’une attente sans sentinelle. Le terrestre est nimbé de céleste, le présent d’un éloignement dans le temps. Au plus loin d’une volonté de capturer des îlots de mémoire, Jacqueline Devreux double le révélé par sa dérobade, le montré par l’insaisissable. Inquiet, gourmand, sensuel, facétieux, l’œil enregistre, réinvente sans jamais refermer l’inconnu dans le connu.

En emportant le visage dans le flou, en creusant l’acéphalité, une autre anatomie se recompose. Soustraire, élider des parties corporelles, c’est aussi rendre hommage aux divinités de l’invisible. L’artiste proteste contre toute saturation du visible : pour elle, porter au visible, c’est aussi confier une zone de l’être à l’infigurable. Dans ces êtres-palimpsestes, nous est donnée à sentir une esthétique qui tient à la fois de l’éclosion et du crépuscule. De l’aube et des ruines vespérales. De l’érotisme sensuel et de l’exorcisme. Teneur intense des rouges, palette chromatique doublée d’un phénomène de halo… les mains parlent tandis que le visage soufflé habite le silence; le surgissement d’un chat, d’une tête de putto déroute la nudité; la jeunesse, Éros jouxtent la valse avec les crânes — boudoir des vanités. Un être, un corps, c’est avant tout un dialogue avec l’ombre, avec les plages d’ombre que Jacqueline Devreux agence, avec notre matière noire, notre part de nuit et de feu. L’enfance cesse d’être un âge de la vie pour devenir un état, un paysage, un bond au creux du solaire et du lunaire. Le féminin se voit exploré non plus comme catégorie, comme polarité abstraite mais comme mystère et errance. Toute histoire des corps est histoire de fantômes. Un récit des entités spectrales, des ectoplasmes qu’on porte en soi, qu’on a égarés, qui nous reviennent…

La nudité tente d’offrir un corps délivré du social, du domestiqué, des codes, un corps en prise sur les instincts, sur les nappes d’inconscient. La vie est ce matériau-source dans lequel l’artiste puise en ôtant les cadres, les stéréotypes, la géométrie optique, le code rétinien, en s’approchant de l’envers de l’univers scopique, de ses marges.

Où est le soi ? Au-dehors ? Au-dedans ?
Où est le dehors ?
Jacqueline Devreux s’avance vers les zones de déséquilibre, là où l’ordre, l’unité factices se lézardent. Consommant l’adieu avec les petits dieux de la frime, du formatage des pensées et des sensations, elle s’aventure dans ses n corps, dans les ébranlements du « où ? », du « quand ? », du « pourquoi ? ». Dépouillé du carcan de la consistance unitaire, le moi se dédouble, s’infinitise, s’illimite tandis que le monde s’anamorphose en un théâtre baroque traversé par le ludisme. Au terme du rasoir d’Occam pictural demeure un œil flottant dans sa dramaturgie. « Alice », « Olivia », « C’est extra », « À table », « Le bûcher des vanités », « Naissance d’une nation », « La collectionneuse », « Der Spiegel spricht », « Les contes de la nuit », « Cabaret », « The beast », « Ces messieurs me disent… », « À fleur de peau »… autant de titres d’une tragedia et d’une commedia dell’arte composées d’arlequinades, de détournements de flux, d’identités. Envoûté par une tectonique d’images qui dérivent sur la banquise du temps (le temps subjectif, intérieur et le temps objectif, extérieur), le spectateur ne peut rester sur le rivage, devient acteur de ses propres songes que lui ouvrent les tableaux. Afin d’éprouver physiquement les créations de Jacqueline Devreux, le spectateur doit lâcher prise, s’abandonner. Il lui revient de se mettre à nu, de traverser ses fragilités, de s’ouvrir à ses abîmes, à son propre inconnu.

Le mouvement de descente vers les profondeurs, l’excavation du disparu, des altérités intimes se voient traduits dans un art des surfaces captant l’évanescent, le furtif, l’inconnu. Un fabuleux principe d’impertinence, d’indocilité anime les œuvres de Jacqueline Devreux. Dans la réversibilité des buts et des moyens, l’image est simultanément l’objectif et le moyen qui se dépasse vers une autre dimension. Ses créations nous disent qu’il n’y a pas de point où la peinture, le dessin puissent s’arrêter.

Initiée à la logique lewiscarrollienne, elle connaît le théorème paradoxal de la Reine Rouge — « courir pour rester à la même place ». Courir (Atalante surgit à nouveau) plus vite, ailleurs que la mort, courir vers l’enfance, ses ogres, ses amours fondatrices, ses robinsonnades, ses étoiles de terre, ses ouragans d’affects aux arêtes vives.
Où y a-t-il quelqu’un qui fasse corps avec l’étreinte de l’ombre et de la lumière ?


Véronique Bergen.
Janvier 2017

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