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Jacqueline Devreux
Entretiens

Pourquoi la photographie ?

Pourquoi pas ? Je photographiais bien avant de peindre.
Je n’ai que deux photographies de moi enfant. L’une prise à l’âge de trois mois, l’autre à l’école, je devais avoir cinq ans.
C’est à la fin de l’adolescence que je me suis procuré mon premier appareil photo.
Tout a commencé : des traces, des images, de la mémoire à inscrire, à imprimer par le biais de la photographie. «Ça a été», comme l’écrit très bien Roland Barthes. Je sentais le besoin de construire ce passé échappé, mais encore vif dans la mémoire. C’est exactement cela que révèle la photographie pour moi. En peinture, c’est une approche différente que j’aborde. C’est beaucoup plus le ressenti de la matière qui m’intéresse, et le fantasme.
Mes objectifs de l’époque (1984) étaient la découverte de l’appareil photographique, son utilisation, la connaissance du laboratoire argentique, les épreuves possibles, et par la suite, réaliser mon premier album de famille «imaginaire», constitué d’autoportraits réels et d’images factices relatives à ma vie d’enfant, de jeune fille et de femme naissante.
Je n’étais pas sûre de moi, et tout en gardant précieusement ces premières images, je n’ai jamais eu l’audace de leur attribuer une valeur propre.

La photographie accompagne mon travail de peinture depuis trente ans. Tableaux et photographies étaient réalisés simultanément.
Une banque d’images s’est constituée avec le temps et servait à la réalisation de mes tableaux et dessins. J’ai donc remis au second plan la pratique de la photo.
Récemment, j’ai eu envie de pousser mes recherches plus loin avec l’intention que ces photographies résonnent seules.
C’est comme plasticienne que j’utilise ce médium, qui me semble plus juste par rapport à des propos que j’ai envie d’aborder et de développer.

En peinture, la solitude me convient, elle est primordiale, mais aujourd’hui, je recherche des moments d’aération qui se formulent par des rencontres. C’est vital pour la continuité de mon travail d’artiste.
Sortir de l’atelier devient indispensable, trouver des partenaires de jeu : les modèles.
Ils sont des inconnus dans la rue ou dans des lieux publics, des amis d’amis, des contacts de réseaux sociaux, des personnes de mon entourage proche.
Parler avec elles, avec eux, les écouter, les observer et créer un climat d’intimité avant de commencer des prises de vues est primordial.
Pour obtenir un portrait, je ne charme pas, je ne séduis pas. Je m’intéresse aux personnes, sincèrement. Parfois, ça se passe, j’obtiens des images, parfois cela ne se passe pas, mais ça n’a pas beaucoup d’importance, sachant que rien ne se commande. Je ne fais pas de la photographie reportage.
J’envisage le corps dans son entièreté comme portrait. L’intensité et l’émotion du portraituré sont mes seules préoccupations.
Aucune attente précise de part et d’autre, je le demande et l’impose.
Une grande place au hasard est laissée lors des prises de vue.
Souvent, en visualisant les images en postproduction, je remarque que celles prépensées ne sont pas toujours celles que je choisis.
Mon regard se tourne parfois vers celles saisies dans l’entre-deux poses.
Un mouvement, un regard, une attitude, un geste peuvent imposer une image. Je travaille uniquement en éclairage naturel, je dois m’y adapter selon les situations. Ce qui engage une forte part d’improbabilité, qui me convient.
Improbabilité très paradoxale, alors que tout semble parfaitement contrôlé et maîtrisé.
Je recherche des poses inhabituelles, pas forcément naturelles. J’accorde beaucoup d’importance à toute l’attitude du corps, et les mains sont pour moi synonymes d’un double portrait. Je regarde autant le visage que les mains. Elles sont loquaces. Il faut aller vite. Je réalise de nombreuses prises de vue. C’est une performance obtenue grâce à une collaboration et une confiance entre les modèles et moi.

En photographie, il faut composer avec le modèle. Il n’y a jamais de regard unique, à l’inverse de la peinture.
En peinture, je privilégie l’effacement, le trouble, la netteté, l’ombre, la lumière, toute la gamme des inquiétudes de la représentation, je suis une peintre dite «figurative».
Il y a «faire un tableau», et «prendre une photographie». L’approche du modèle est bien différente.
C’est une rencontre et une négociation de deux désirs. Celui de photographier, et celui de se faire photographier.
Je suis toujours fascinée par le regard des individus photographiés.
Ce regard qu’il dirige vers moi deviendra ce même regard vers chacun des spectateurs.
On pense regarder la photographie, et aussitôt, c’est elle qui vous regarde. Ce sont des regards silencieux, et j’aime ce trouble en photographie.
Ce sont sans doute toutes ces raisons qui m’ont poussée à provoquer ces rendez-vous avec la photographie.
«J’aurai ta peau», c’est une confrontation entre les modèles et moi, mêlée à mon parcours de femme peintre et de femme tout court.

Retouchez-vous vos images ?

Jamais, je photographie ce que je vois.
Tout est réalisé à la prise de vue. Je ne retouche et ne modifie rien.
Le labo numérique ne me sert qu’à transposer certaines images couleur en noir et blanc, selon la dramaturgie que j’ai envie de leur attribuer.
Il faut que l’atmosphère qui se dégage de chaque portrait me convienne et me satisfasse.

Pourquoi dénuder vos modèles ?

Je ne les déshabille pas, elles se déshabillent toutes seules.
Le portrait de Sarah nue. Je pense avoir saisi d’elle ce qu’elle ne montre pas ou jamais ou si peu, sauf dans l’intimité. Sarah est une femme libre, la nudité ne lui fait pas peur. Quand Sarah entre dans une pièce, on ne voit qu’elle. Elle brille. Sur mon image, elle est nue et cependant c’est l’intériorité de son être qu’elle dévoile, bien plus que celle de son corps. Je la trouve très belle, c’est une idée de la nudité que j’offre à voir, celle qui m’intéresse, celle qui est troublante.
Quant à la petite acrobate suspendue, c’est un clin d’œil à la peinture. C’est une image que j’aime beaucoup et que j’ai voulu glisser dans le thème, bien qu’elle soit très différente des autres. La chair, les courbes, la pose, le fond bleuté me font penser à la peinture française rococo (François Boucher) ou bien même à cette fameuse photographie de calendrier de Marilyn Monroe nue sur fond rouge, où l’éclat de sa peau blanche tranche avec le rouge voluptueux du fond. Parfois, j’aime jouer. Il faut des exceptions dans une série, ou elle devient ennuyeuse.

Pourquoi ne photographier que des femmes ?

Je photographie des hommes très souvent.
«Les couples improbables» est une série de portraits où l’homme est omniprésent.
Il y a d’ailleurs dans mon exposition «J’aurai ta peau» une amorce de ce travail en cours de réalisation. Bien que représenté au second plan de l’image, l’homme prédomine. Son regard est intense, et dans l’espace réduit dans lequel les deux personnages sont mis en situation, il a la place en vue. La femme au premier plan est photographiée dans la pénombre et légèrement floue.
L’utilisation du noir et blanc accentue et met en exergue cette représentation.
Les hommes font partie de ma vie.
Je ne dresse aucune catégorie à ce sujet. Aucune barrière entre les sexes.
«J’aurai ta peau», pour l’instant, ne présente que les premiers portraits féminins, ce thème démarre une longue approche humaine qui ne s’arrêtera pas à une confrontation des sexes.
Considérons que ces premières photographies représentent des allégories des étapes de la vie d’une femme, peut -être la mienne.

Quelle est la place de l’homme dans votre travail ?

Elle a toute la place, ce travail et ces portraits démarrent. Le casting est long. En photographie, il faut savoir prendre son temps. L’humain est et a toujours été mon unique préoccupation artistique.

Une photographie est-elle politique ?

Une photographie est politique lorsqu’elle témoigne de son temps.
Mes photographies témoignent d’une prise de conscience de la représentation d’un individu au sein de la société. La thématique de la mascarade que j’abordais en peinture dans les séries «Je ma muse» et «Jeunes filles en uniforme» prend désormais corps à travers l’Autre en photographie.
Qui sommes-nous aujourd’hui à travers ces milliers d’images que nous proposons ? Je pense parler d’identité, donc, oui, dans ce sens-là, ce travail a une résonnance politique.

Comment choisissez-vous vos modèles ?

Je parcours la ville en autobus, en métro, en taxi, à pied. Partout où je passe, je regarde, j’observe, je tente des approches. Parfois, les personnes viennent vers moi, naturellement, elles connaissent mon travail de peintre. Les réseaux sociaux sont propices à des rencontres, mais là, c’est plus rare. Je préfère le hasard qui me porte vers les gens dans la vie réelle. Ce sont les plus belles images pour le moment. La sympathie que dégage un visage m’interpelle.
L’intelligence d’une personne, son intérêt, ses questionnements, sa ou ses vies. J’aime aussi puiser dans mon entourage proche. La beauté physique, aussi, mais pas essentiellement, et c’est une notion bien relative. A priori, beaucoup de gens m’intéressent, je n’ai pas de type précis. Je refuse de travailler avec des mannequins ou des modèles professionnels. En photographie, il faut savoir «perdre» et prendre du temps.

De dos, de face, vos modèles sont toujours seuls sur les photos, ou ne se regardent pas s’ils sont plusieurs, pourquoi ?

J’aime le face-à-face avec le modèle. J’aime la frontalité. Avec peu, suggérer une situation. De dos, elles ont souvent une autre image que je considère également comme un face-à-face, corps et visage pour moi ne font qu’un. Un dos, des fesses sont aussi puissants et loquaces qu’un regard. Ils me troublent tout autant.
En groupe, entre les prises de vue, elles ou ils se parlent, c’est suffisant.
J’ai souvent envie de créer des situations un peu étranges. Dans un lieu clos, rassembler des personnages, mais pas forcément les faire communiquer. La communication devient une communion. Un accord silencieux vers l’objectif.
Il n’y a que les montagnes qui ne se rejoignent pas. Le groupe est le résultat d’une relation. La relation est la base de notre société. Cette photographie, nous l’avons prise et faite ensemble. Pas besoin d’en ajouter. La communication est là.

Avec quel matériel travaillez-vous ?

Aucune importance. On peut réussir de belles images avec une boîte à chaussure. Souvent avec un objectif à focale fixe.

Diriez-vous que votre photographie est féministe ?

Non, je ne suis pas féministe, ce terme me semble obsolète.
Il n’y a pas de photographie féminine, je ne sépare pas les hommes des femmes. Le sexe, ici, n’est pas déterminant. Nous sommes dans un espace de liberté. Y a -t-il une différence entre le regard masculin et le regard féminin sur le corps féminin ? Beaucoup de photographes féminins et masculins ont un regard sur la femme qui m’intéresse, et aident à leur façon les femmes dans leur émancipation. À l’encontre, certains photographes (femmes ou hommes) contemporains usent de tous les poncifs navrants quand ils témoignent de l’image de la femme.
Je refuse toutes ces catégories absurdes. J’ai été conditionnée petite dans des rôles qui ne me correspondaient pas.
J’aime les femmes, j’aime les hommes, je fais des images pour les sublimer à ma manière.

Quel est le rôle du mur nu en toile de fond ?

Je voulais dans cette série de portraits statiques accorder de l’importance à l’intensité des visages et des corps, qui pour moi ne font qu’un.
Il me fallait travailler devant un fond neutre, presque quelconque.
Supprimer tout espace qui perturberait la lecture du portrait.
Ces murs sont ceux de mes ateliers de peintre. Ils me servent à accrocher mes toiles pour les travailler. Bien que blancs, ils sont chargés d’émotions. Merveilleuses toiles de fond.
J’aime leurs matières, leurs imperfections, leurs textures. Des blancs chauds qui accrochent la lumière. Une lumière douce, pure et claire. Je travaille en éclairage naturel.

Peut-on dire de votre série de photos qu’elle est un parcours dans le temps ?

Je reviens sans cesse vers mes premières images réalisées il y a trente ans. Je fais des va-et-vient qui me permettent d’avancer dans mes nouvelles images. Oui, c’est un parcours dans le temps. La photographie est pour moi l’empreinte du temps et aussi de la mort. Je n’aurais pas pu réaliser ce type d’image plus jeune. Je n’aurais pas eu ce genre d’audace. Il m’a fallu vivre pour réaliser ces images. Mais c’est une suite logique à mon album de famille imaginaire, je pense.
J’ai pris conscience de tout cela en montant l’exposition, cela n’était pas intentionnel au départ. C’est important qu’un galeriste vous offre la possibilité de mettre en place ce genre de parcours. Ce n’était pas une évidence. Aujourd’hui encore, je pense que les gens ne parviennent pas à situer cette approche photographique. Je le vois, je le lis.

Quel est le rôle du tissu, de l’imprimé dans vos clichés ?

Je dirais qu’avant tout c’est un côté pictural intentionnel que j’ai envie de donner à l’image. Je suis peintre. Ensuite, le choix de certains vêtements n’est jamais anodin. En général, ce sont les miens ou des choses que je collecte et que je collectionne au fur et à mesure pour les portraits.
Prenons celui de Caroline en robe rose fleurie.
Cette robe relève de plusieurs époques, elle a un côté sixties. Ma mère aurait pu la porter. Du coup, Caroline n’a plus vingt ans sur cette image, mais quarante, cinquante... Je commence à me projeter mentalement des images à la vision de cette simple robe.
Le vêtement, ici, propulse le personnage dans différentes époques, et ce jeu m’intéresse.
Le portrait de Muriel qui a cinquante ans aujourd’hui, en petite robe à pois intemporelle, courte, décolletée, légère.
J’ai fait beaucoup de portraits de Muriel, elle symbolise pour moi le véritable éclat d’une femme mûre, cela s’appelle peut-être la Grâce. Le temps passe et elle garde, malgré les petites rides qui creusent son visage et son corps, une juvénilité indestructible. C’est beau, c’est fort. Sur l’image, elle semble flotter dans l’espace. La légèreté des tissus, la découpe du décolleté, les jambes dévoilées prolongent cette idée.
Anabelle mi-nue, en robe rouge flamboyant laissant découvrir ses seins, un fruit défendu. La robe baissée, mais le regard qui ne s’offre pas. «Non, vous ne m’aurez pas», semble-t-elle nous dire.
Oui, j’accorde beaucoup d’importance au vêtement porté. Il doit être loquace et en symbiose avec l’idée proposée sur l’image.

Vos photographies sont-elles un hommage au corps de la femme ?

Visages et corps ne font qu’un. Intensité, émotion. Alors, considérons que c’est un hommage à l’être, à la vie et à la différence.

L’homme est-il un personnage secondaire ?

L’homme masculin, vous voulez dire ? Non! Il est placé comme la femme au centre de mes intérêts, au premier plan.
C’est l’Humain qui m’intéresse, dans sa globalité.

Comment choisissez-vous de travailler en noir et blanc ou en couleur ?

Je porte une grande attention à la dramaturgie de l’image et à l’idée que je propose. Et en fonction de cela, je choisis.

Dans quelle mesure l’ombre est-elle un deuxième personnage dans certaines de vos photos ?

L’ombre fait entièrement corps avec l’individu.
Tout corps est accompagné de son ombre, double trouble.
Elle est par nature insaisissable et impalpable, elle n’est que visuelle.
Elle révèle, mais aussi cache certaines choses, il est très amusant de jouer avec cela dans une photographie. Je le fais, mais toujours en douceur.
Elle peut donner à l’image une force expressive, aussi bien en photographie couleur qu’en noir et blanc, et créer des atmosphères qui confèrent à l’image une profondeur et un effet dramatique indéniable.

Demandez-vous à vos modèles de poser ou d’être naturel ? Pourquoi ?

Les personnes qui posent pour moi ne sont pas des professionnelles, c’est un parti pris.
Ces personnes n’ont pas l’habitude d’un objectif braqué sur elles.
Au début des séances, elles offrent des visages formatés. Je ne demande pas qu’elles se livrent, mais j’essaye d’effacer les stéréotypes, les minauderies qu’elles imaginent représenter. En sachant très bien que je ne capturerai jamais, dans ce genre d’approche, la réalité. Le visage est multiple et indocile. Je les laisse jouer en essayant d’observer où se situent la féminité authentique et la mascarade. Sans doute, aucune différence! Nous sommes toujours en représentation. Quel est le vrai visage que nous offrons à l’autre ? Accepterions-nous de le divulguer et de le diffuser ? Je suis derrière l’objectif, et moi seule perçois ce qui est en train de se dévoiler. C’est mon approche photographique de peintre.
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