jacqueline devreux

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j’aurai ta peau

Fais apparaître ce qui sans toi ne serait peut-être jamais vu.
Robert Bresson



Outre son activité principale, la peinture qu’elle pratique depuis 25 ans, Jacqueline Devreux photographie. Cette activité parallèle trouve son motif essentiel dans son potentiel avéré de support mémoriel. L’artiste utilise la photographie comme un capteur d’images qui nourrissent sa réflexion picturale. À ce titre, l’autoportrait fut une source d’inspiration offrant de multiples possibilités concrétisées dans un cadre de maîtrise quasi totale. En effet, le peintre prend son image photographiée comme modèle. En étant elle-même l’objet de représentation, elle dicte sa conduite sans devoir gérer d’interaction extérieure et laisse libre cours ensuite à toute possibilité de réinterprétation de l’image figée. Arrivée à ce stade, la photographie prend alors une valeur documentaire. Elle devient un élément contribuant à construire une composition picturale mais son importance passe inaperçue car elle est ignorée de l’amateur admirant l’œuvre.

Poussée jusqu’alors par des envies d’expression libre lui permettant de coucher sur la toile ses projections fantasmées, le peintre ressentait l’image photographique comme une déception. Le foisonnement de ses idées et la multitude de ses projets picturaux justifia la prépondérance que l’artiste accorda à la peinture par rapport aux travaux photographiques, jugés secondaires puisque non conformes à ses attentes intimes. Le temps passant, la mise en scène de soi atteignit ses limites, ressenties par l’artiste comme un aboutissement. Sans se renier et profitant d’une réflexion salutaire, Devreux entama voici deux ans et demi une nouvelle série, J’aurai ta peau, où la technique photographique devint l’unique procédé d’expression de sa pensée.

Le sujet de prédilection demeure le visage et le corps, conjugués au féminin mais sous forme plurielle grâce à la présence nouvelle de modèles. En effet, de la solitude vécue au sein de l’atelier naît le souhait d’échanger et de provoquer de nouvelles rencontres. Celles-ci s’imposent comme une bénéfique contrepartie au silence du quotidien, répondant au désir de l’artiste d’aller à la découverte de l’autre. Ce point de départ amorce un nouveau dispositif mis en place. La quête de modèles s’entreprend autant par une sollicitation lancée sur les réseaux sociaux qu’auprès de familiers. Elle est aussi le fruit du hasard qui expose un visage singulier dans l’espace public et suggère de l’aborder. Ce premier échange permet un véritable dialogue mené dans le cadre intime lors d’une séance de prises de vue. Ce moment requiert de s’y préparer et la mise en scène est orchestrée par l’artiste elle-même. La femme, consentant à la démarche artistique préalablement explicitée, accepte d’être l’objet du désir de l’artiste. Habillée, coiffée et maquillée, le modèle prend les poses suggérées par la photographe. Une partie de son travail tend à faciliter le lâcher-prise de bénévoles qui n’ont pas l’expérience professionnelle de cet exercice. La fraîcheur de l’inédit contribue d’ailleurs au résultat. Le jeu consiste pour les poseuses à se laisser porter par un regard extérieur qui leur est étranger, quelle que soit la nature du lien éventuellement préexistant avec l’artiste. L’interaction façonne une image autre révélant des facettes qui seront souvent perçues comme surprenantes, voire étranges par les protagonistes : « ce n’est pas moi ! ». Ce à quoi l’artiste répondra « c’est un visage que moi, j’aime en toi. » De l’alchimie de l’instant, nourrie par l’intensité des paroles échangées, naît une ambiance particulière qui imprimera durablement le papier. Cependant l’objectif n’aura capté que la fraction de seconde où le visage fugacement révélé aurait pu échapper à l’œil pourtant exercé.

L’artiste se défend de toute recherche d’effets de style. D’un point de vue plastique, son approche rencontre celle qui gouverne sa peinture. Dès lors, l’absence d’uniformité esthétisante (type de lumière, choix du cadrage, positionnement du sujet) d’une prise de vue à l’autre n’étonne guère. Chacune d’elles est abordée selon la spécificité du contexte et prône le naturel. L’intérêt se focalise néanmoins sur la profondeur de champ, la lumière, l’espace mais sans chercher à imposer une ligne de conduite unique et trop limitative. Chaque photographie fait l’objet d’un travail de postproduction en faveur de la dramaturgie évoquée. Ainsi les formats varient autant que le choix du noir et blanc ou de la couleur. Ces décisions sont fonction de ce qui sied le mieux à la force intrinsèque de l’image dont la perception doit être portée à son plus haut degré.

Le travail de Devreux est résolument centré sur le pouvoir d’attraction de l’image. Le fait que cette arme de séduction soit un enjeu sociétal est un paramètre intégré par l’artiste mais ne conditionne pas son angle d’approche. La photographe se concentre sur la fascination que provoque l’image dans la mesure où elle participe à la construction de soi. Sa démarche réfute d’emblée toute forme de jeunisme ou de discrimination en faveur d’une beauté normée. Pour autant, elle intègre la nécessité d’une présence photogénique qui dégage une énergie et un éclat capables autant de retenir l’attention que de la capter.

La décision de se focaliser sur les femmes s’impose car elle résonne en écho à la position de l’artiste. Ainsi, chacun des stades traversés au fil de sa propre vie est représenté sans que cette volonté n’ait été délibérée. Au travers des photos réunies, chaque cycle de son existence se dévoile en une panoplie de visages. L’enfance est animée par une vitalité qui ne triche pas, révélant un caractère en devenir ou un moment de mélancolie attendrissant. Certaines fillettes laissent entrevoir une réserve propre à la gravité de l’enfance annonçant le basculement imminent vers l’adolescence. D’autres jeunes filles en pleine floraison mêlent douceur et effronterie, autant qu‘innocence et espièglerie. Des jeunes femmes dévoilent leurs formes épanouies à la peau ferme exhibant l’instant de parfaite efflorescence du corps.

Pris dans son ensemble, le langage corporel de chacun des modèles exprime un panel d’émotions variables. La femme à la robe et la bouche rouges apparaît telle une fleur aux pétales déployés. Sa poitrine charnue et dénudée pourrait nous laisser croire qu’elle attend d’être cueillie si ce n’était son regard insondable perdu à l’intérieur d’elle-même, comme ceux, inaccessibles, des belles dépeintes par Paul Delvaux. D’autres apparaissent librement érotiques ne donnant parfois à voir que leur dos. La peau lisse ou, au contraire, plissée est le parchemin d’une vie en construction perpétuelle. La photographe cherche à capturer cette présence charnelle et à restituer cette véracité physique sans plus la modifier. Si la vision proposée cherche à sublimer, elle ne se substitue pas à la réalité plastique. Enceinte, la femme se métamorphose et impose son visage rayonnant et sa ligne pure qui rappelle le tracé d’un Klimt.

La vie éclabousse de toutes parts, irradiant son lot de candeur dans le regard clair de certaines ou affectant sombrement le masque de celles que l’existence n’a pas épargnées. Le rayonnement solaire de l’une est contrebalancé par l’animalité farouche d’une autre comme la dureté d’un regard soutenu peut faire face au visage marqué de désespoir. Pourtant, il ne fait aucun doute que l’essentiel de leur personnalité nous échappe. Associées, elles sont autant de facettes d’une seule et même femme qui tente, en filigrane, de nous raconter son histoire à des temps et des moments de vie distincts. Ainsi télescopées, elles incarnent aussi la femme intemporelle aux multiples visages comme en témoignent les photos de groupe. En se les appropriant, la photographe fait siennes toutes ces femmes qui sont le reflet projeté de son propre parcours. Ainsi, Devreux clame sa volonté de demeurer coûte que coûte du côté de la vie, malgré la cruauté du temps qui passe. Elle fige sur le papier tout à la fois l’émerveillement, la désespérance, la gravité, la vivacité, la détermination, l’illusion, le charme, l’élégance, l’allégresse, la pudeur... combinant autant d’univers voués à s’éteindre doucement en elle, comme en chacun(e) d’entre nous. En clamant « j’aurai ta peau », elle mène une folle bataille qui consiste à s’approprier la chair encore palpitante du désir d’exister. Elle l’annonce au futur comme une perspective infinie. Pourtant, elle fait face au secret cruel que renferment les cycles vitaux et qui veut que chacun cède un jour sa place, jusqu’à la céder définitivement. Face à ce constat inéluctable, Devreux crée un kaléidoscope dont les fragments de miroirs finissent par se réduire à un seul reflet, celui de son existence. Chaque cliché d’une autre femme s’identifie à un morceau d’elle-même, à une part de sa propre histoire jusqu’à participer à la définition de son identité. Rassemblées, les photographies tracent le fil d’une vie éphémère dont le déroulement n’est qu’éternel recommencement.

Camille Brasseur

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