jacqueline devreux

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Nous nous voyons vus, nous nous voyons voyant. L'image s'interpose. Elle est là entre nous et la sensation. Nos souvenirs passent par elle. Notre conscience aussi. La photographie est partout, elle est au cœur de notre existence, elle lui donne presque sa substance. Nous prenons conscience de notre façon d'apparaître aux autres à travers elle. Beaucoup de femmes essayent d'élaborer leur façon d'être en feuilletant des magasines. Regardez celle-ci qui sourit comme elle a vu faire, cette moue, ce petit rictus, elle bouge ou pose comme elle a vu sur le papier glacé. Les hommes? Aucune différence. D'autres magasines, d'autres images publicitaires. Personne n'y échappe. L'image nous informe, certes, mais surtout l'image informe la réalité. Elle lui donne corps, elle est notre mode d'accès à son existence, c'est par elle que nous savons aujourd'hui que tout cela est bien vrai et s'est bien passé comme je vous parle. C'est presque par elle que nous savons que nous sommes vivants. Et que nous réalisons que l'autre est mort, lorsque la photo prend place sur la commode. C'est aussi par l'entremise de la photo que nous passons du présent à l'imparfait et engrangeons nos souvenirs. L'été passé. On était si bien. Elle nous fait accéder au bonheur. Nous aimons aussi nos proches grâce à elle, nous nous souvenons à travers elle. Elle acte les naissances, les unions, les deuils. Elle nous permet d'arrêter le flux inquiétant des instants. C'est moi là. Avec parfois une résistance. Non, là je suis trop moche! Car il y a un langage de l'image photographique que nous prenons pour la réalité et dont nous voulons qu'il soit la réalité, et donc qui d'une certaine façon la devient.
C'est autour de ce mode d'apparition du réel (ou de l'illusion, comme on voudra) que travaille Jacqueline Devreux. Elle s'est si bien introduite dans les sortilèges de l'image photographique, en mimétise si biens les procédés que je crois qu'elle n'a presque plus besoin d'en avoir sous les yeux pour produire les siennes. Elle a tout saisi du code qui en constitue la puissance et le manipule à sa guise, joue avec ses potentialités suggestives, sa capacité de plonger dans le temps, d'introduire des décalages, des nostalgies, des regrets... Elle ne craint ni ses complaisances, ni ses malentendus et peut même les amplifier et les combiner à loisir. À travers une tout autre technique, car elle est peintre à n'en pas douter, elle peut se jouer de l'image, accumuler les séductions, les artifices, en décupler les sortilèges, construire des pièges à mémoire imaginaires, inventer des dédales de souvenirs, nous précipiter dans des abîmes de nostalgie. Redoutable pouvoir, car elle est comme un menteur qui serait toujours cru, puisque nous prêtons à ce type d'image la faculté d'avoir été, le crédit d'être le reflet d'une réalité bien vraie. Jacqueline Devreux invente évidemment, elle convoque nos souvenirs, met en route en nous des cascades de clichés, suscite des flux combinés de nostalgies, de regrets, ou de remords, de vie que nous aurions pu avoir. J'ai cru un moment la saisir dans les reflets du portrait espagnol, entrevu au fond du miroir des Méninnes, dans des tons sombres de monarchie éteinte et digne, mais la voilà qui s'échappe sur des plages dans des flots de couleurs vives, sous un soleil qui dissout les formes dans la vibration de l'air chaud...
Cette peinture est aussi insaisissable que le monde d'images où nous vivons.

Pierre Loze, mai 2009
Association du Patrimoine artistique
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