jacqueline devreux

flèche gauche flèche haut flèche droite

Jacqueline Devreux ou la puissance des sortilèges


Dans ses peintures, ses dessins nimbés de flou, Jacqueline Devreux plonge au cœur des mystères de l’identité, du féminin, du désir. On ne peut recevoir son œuvre que dans le tremblement des certitudes, à fleur d’un envoûtement qui met à nu nos scénographies fantasmatiques. Ses compositions savamment maîtrisées exercent un impact physique qui naît de leur exploration sensuelle et intime de continents mythiques.
Que faire d’un monde qui n’est que simulacres, danse de spectres, vibrations d’irréalité, palimpseste ? Que faire d’un soi multiple, pris dans le vertige des masques, dans les tourbillons d’une commedia dell’arte de l’existence ? Que faire des images archaïques, primordiales qui, venues de l’inconscient individuel autant que collectif, montent au visible ? Pour que la fête ne s’arrête jamais, la vie et la mort jouent à cache-cache. Dans Party girls, le masque de la Camarde participe d’une philosophie des bacchanales, du carnaval à perpétuité. L’œil gauche du masque mortuaire devient un miroir reflétant un visage. Comme dans les photographies de Francesca Woodman, le corps perd ses contours, sa consistance et se confond avec le papier peint.
Les places de l’artiste et du spectateur sont soumises à une rotation déstabilisante : sommé de se laisser aller à être voyeur, notre œil contemple sa nudité au travers de celle de la femme allongée dans l’herbe (Je me vois nue). Dans La vilaine Lulu, l’atmosphère de jeux et de plaisirs interdits entraîne la dissipation du visage. Pour déferler, la nuit des sens exige de perdre la tête, de s’abandonner aux chimères de l’érotisme, de l’enfance, de courir à rebours de l’âge adulte. Se laisser transporter par l’univers onirique de Jacqueline Devreux exige de lâcher les amarres, d’entrer nus dans des contes peuplés de doubles, de revenants.
S’originant dans la photographie prise comme un matériau qu’ils reconfigurent, réélaborent radicalement, les dessins s’aventurent dans l’en deçà du représentable, aux confins des pulsions et de ce qui résiste au visible. L’étrange beauté produite par l’effacement des traits, par l’érosion du visage, crée un théâtre de l’intime qui apostrophe les zones obscures des spectateurs. Face au drapé des ombres d’Un passé encombrant, aucun recul n’est possible. Jacqueline Devreux dévoile les gouffres, les mystères tapis derrière le ballet inoffensif des apparences. L’artiste tord le cou à la tautologie prise dans une itération infinie posée par Gertrude Stein dans son célèbre ‘a rose is a rose is a rose’. A face is not a face is not a face... Jamais un visage n’est un visage, jamais un être ne coïncide avec lui-même. Il n’y a d’autoportrait de soi qui ne soit portrait d’un autre. Le « Je est un autre » se décline jusqu’aux vacillements où L’autre est le je.
#balancetonporc, Eraserhead, The Raven, La vie en rose, Darling... L’actualité, le cinéma sont convoqués, détournés au profit d’une interrogation sur leurs enjeux cachés. #balancetonporc s’aventure du côté de Bataille, de son « je pense comme une fille enlève sa robe ». Culotte tombée sur les mollets, la femme soulève sa robe à notre attention tandis qu’à ses côtés un porc nous émeut par sa douceur. L’artiste nous balance son corps, la beauté du porcelet. Au travers de son travail sur le brouillage des sexes, des codes vestimentaires (Ces quelques fleurs), Jacqueline Devreux livre un théâtre du double au sens d’Artaud, où l’humour et l’empire du songe passent au crible de leurs puissances le fanatisme et la lourdeur des modes, des nouveaux mots d’ordre, queer javellisé ou postféminisme borné.
Où se trouve la tête sinon dans un sexe féminin parodiant l’origine du monde, béant comme une question posée par la sphinge (Head) ?
Un effet d’écho court des robes à pois aux motifs des papiers peints comme si les premières et les seconds portaient en eux l’empreinte d’événements enfouis, témoins muets d’enchantements ou de drames que Jacqueline Devreux présente de biais, redoublant le mystère par le mystère.
Lewis Carroll avec Au pays des merveilles, Pauline Réage au travers d’Histoire d’O, peut-être Hans Bellmer avec La muñeca sont invités au bal imaginaire de l’artiste, non comme des référents mais comme des fabuleux réservoirs de fictions, de récits. L’artiste féconde les ‘topoï’ littéraires, plastiques les uns par les autres. Dans Histoire d’O, assise sur une chaise, l’héroïne quasi nue met ses mains en visière : l’éveil d’O aux délices du masochisme se distord vers Barbe Bleue et son célèbre « Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Dans une pièce vétuste, la poupée en jeans se pose en sujet d’énonciation qui dément le titre La muñeca. Loin de la poupée démembrée de Bellmer, celle de Jacqueline Devreux crie sa présence. Le titre nous égare, l’horizon d’attente du spectateur se trouve désarçonné, le dessin La Vie en rose baptise une jeune femme au visage fermé, aux gants de boxe. Émancipée de ses tuteurs, les frères Grimm, accompagnée d’un des sept nains, Blanche-Neige aux talons aiguilles s’apprête à se livrer à la cérémonie de l’empalement.
La vie est un cabinet de curiosités, un cabaret, un bordel baroque où Madame rêve éveillée. La vie est un carrousel de variations où le même événement revient deux fois, une fois masqué (La promesse), une fois démasqué (Things we said today). La vie est un ange qui passe et que nous laissons filer (Un ange passe). L’histoire de l’art est revisitée, dans un jeu libre de citations, d’intertextualités. Nul besoin d’avoir engrangé, d’avoir à l’esprit les tableaux de Courbet, de Manet, de Delacroix pour se crucifier sur la magie de la composition de Jeune fille et perroquet (Wet dreams), pour se trouver happés par la rencontre métaphysique entre les deux créatures. La partie d’échecs se joue soi contre soi, la femme nue avance ses pions face à la fumeuse de pipe tandis qu’un double spectral que ni les joueuses, ni le chien sous la table ne perçoivent se dresse dans le fond (Judgment Day). Le chat retient la fillette dans une enfance perpétuelle, non l’enfance comme âge de la vie mais comme expérience ontologique indifférente à la loi de Chronos (Le chat).
À l’exception du fond bleu irradiant dans The Raven, du passage alchimique au bleu dans Blues pour Poussette, la palette oscille des noirs, des blancs aux gris et bruns, campant un monde à part, à l’écart du présent, scandé en tranches de vie immobilisées, en tranches de vision soustraites à la flèche du temps. Aplats ou traits hachurés, lumière frangée par l’ombre, certains dessins sont pris dans des mouvements tourbillonnants qui procurent une aura de surréalité.
L’ensemble de la série pourrait avoir comme sous-titre L’initiation, titre de l’un des dessins où un couple d’hommes nous regarde. Seul l’oiseau perché sur l’épaule du personnage androgyne en avant-plan pourrait nous dire si la scène relève des préludes ou du « Post coitum omne animal triste est ».
Zones ravagées de flou, soustraction des formes... le monde s’efface si on ne le regarde pas assez, si on le regarde trop ou mal ; le visible s’effiloche si on pratique le voir sans voir, la vision yeux crevés. Le chien collé à la poitrine d’une femme nue tourne le regard vers nous alors que la femme garde les yeux clos. Le chien nous dit combien Spinoza peut nous sauver la vie. Dans La promesse, la lumière déserte l’univers afin de courtiser le sein qu’une femme masquée nous tend. Qui consent à s’immerger dans les créations de Jacqueline Devreux, à quitter les lois orthonormées du monde ordinaire, fait l’épreuve d’une révélation : la peinture peut nous sauver. Nous sauver de ce qui réduit la vie au calculable, au rationnel, à l’unidimensionnel.
Si l’œil écoute, c’est au sens où nous percevons le chant de sirène libéré par Jacqueline Devreux, un chant plastique entre ludisme, contes pour petites filles perverses et sortilèges hantés par la féerie. Willkommen, comme l’énonce l’un des dessins, dans l’univers fantasmagorique de Jacqueline Devreux, un univers dans lequel il n’est jamais sûr que les ours en peluche rescapés de l’enfance réussissent à sauver l’enfance.

Véronique Bergen, 2017
© www.jacquelinedevreux.be